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13/10/2012

Femmes, les handicaps qui demeurent, par Annick Steta [REVUE DES DEUX MONDES, 11 octobre 2012]

rddm.jpgDécryptages : Chaque jeudi, la Revue des Deux Mondes analyse un fait marquant de l'actualité politique, économique ou sociale et fait le point sur ses enjeux.  Commenter cet article

 

JEUDI 11 OCTOBRE 2012 - FEMMES : LES HANDICAPS QUI DEMEURENT  (par Annick Steta)

Mediapart a révélé le 10 octobre les conclusions d’un rapport consacré au recrutement des élèves de l’École nationale d’administration (ENA) entre 2006 et 2010.

Commandé par Bernard Boucault, qui a dirigé l’ENA de 2007 à 2012, et rédigé par Bernard Debry, un haut fonctionnaire travaillant actuellement au ministère de la Justice, ce rapport montre que les femmes peinent à franchir l’obstacle des épreuves d’admission.

Les femmes représentent en moyenne 45,5% des candidats au concours externe (1) et 43% des candidats déclarés admissibles. Mais elles ne représentent que 34,5% des candidats admis.

À la différence des épreuves d’admissibilité, les épreuves d’admission sont orales et ne portent pas uniquement sur la maîtrise de disciplines universitaires : l’épreuve reine est l’entretien avec le jury, dit « grand oral ». Dotée d’un coefficient élevé (6, contre 2 pour chacune des trois épreuves « techniques » et 3 pour l’oral de langue étrangère), elle permet traditionnellement au jury d’écarter les candidats dont il ne veut pas et de donner un « coup de pouce » à ceux dont il souhaite faciliter l’entrée.


 

Or les candidates sont nombreuses à trébucher lors du « grand oral ». La nouvelle directrice de l’ENA, Nathalie Loiseau, explique cette difficulté particulière par la persistance de stéréotypes.

« Dans l’enseignement secondaire, les filles correspondent au modèle que l’on attend d’elles, en termes d’apprentissage et de comportement », a-t-elle déclaré au Figaro. « La donne change quand on arrive dans les études supérieures, et notamment les concours. Tout ce qui était considéré comme des défauts chez les garçons devient soudain une qualité que l’on appelle l’audace. »

On sait depuis longtemps que les filles intègrent plus facilement les contraintes scolaires que ne le font les garçons. L’Américaine Lois P. Frankel a montré, dans une série d’ouvrages dont le plus connu est Nice Girls Don’t Get the Corner Office (2004), que les principes de l’éducation donnée aux filles dans les sociétés occidentales les servent jusqu’à la sortie du système scolaire autant qu’ils les desservent ensuite.

Consciemment ou non, les parents attendent de leurs filles un certain type de comportement : elles doivent être gentilles, polies, attentives aux autres, soigneuses et ordonnées. Grâce à ces préceptes éducatifs, auxquels elles se conforment aussi bien dans le cercle familial qu’à l’école, les filles n’ont guère de difficulté à satisfaire aux exigences de leurs enseignants.

Or leur réussite scolaire finit par devenir un piège quand les règles du jeu changent, ce qui est le cas – progressivement – dans l’enseignement supérieur et – brutalement – dans le monde du travail.

Les jeunes femmes peinent à comprendre pourquoi le sérieux, la rigueur et les « bonnes manières » qui étaient tant valorisés jusqu’à la fin de leurs études secondaires cèdent ensuite le pas à d’autres talents : la capacité à s’imposer dans une réunion et dans une équipe, la capacité à développer un réseau professionnel et social, la capacité à naviguer dans des organisations structurées par des enjeux de pouvoir – en bref, le culot, la diplomatie et la stratégie.

Tous ceux qui ont enseigné dans le supérieur savent que les jeunes filles brillent plus aisément à l’écrit qu’à l’oral et qu’elles ont tendance à s’effacer lorsqu’elles ne sont pas totalement sûres d’elles.

Les travaux de groupe donnant lieu à une présentation orale permettent de constater ces différences de comportement : on voit souvent les jeunes filles s’impliquer dans la préparation du document écrit et des divers supports utilisés lors de la présentation orale, mais on entend beaucoup plus rarement le son de leur voix – parce qu’elles répugnent à se mettre en avant, qu’elles ont peur de commettre des erreurs et d’être ridicules, ou qu’un garçon plus rapide et moins perfectionniste a pris les devants…

Les universités américaines ont pris la mesure du problème et ont développé des programmes de leadership spécialement conçus pour les étudiantes.

C’est notamment le cas de Harvard, où la Kennedy School of Government propose des cours destinés à aider les jeunes filles à comprendre le fonctionnement de l’univers professionnel et les prépare à s’y frayer un chemin. Donner aux femmes les moyens de surmonter les difficultés particulières auxquelles elles se heurtent plutôt que de créer des discriminations positives : voilà un chemin que les établissements d’enseignement français devraient songer à emprunter.

 

(1) Le concours externe s'adresse aux diplômés de l'enseignement supérieur ayant validé un cursus équivalent à trois années d’études.

Annick STETA (asteta@hotmail.fr)

 


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