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18/07/2012

Compte-rendu du Café de Flore de Femmes 3000 de décembre 2011. Invitée : Marthe MERCADIER, artiste

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Par Monique Raikovic - email | Télécharger la version pdf du compte-rendu

 « La vie est une plaisanterie qui ne peut que mal finir, Ce qui est étonnant, ce n’est pas que cette certitude puisse nous déprimer mais, qu’il n’y est pas davantage de cas de dépression ! », relevait un jour le Professeur Jean Delay devant ses étudiants en Psychiatrie, soulignant du même coup combien nous tenons à cette vie. « Mais encore faut-il savoir l’aimer. » est venue nous dire la comédienne Marthe Mercadier.

Accompagnée de son attaché de presse, elle est arrivée au Café de Flore, menue et vive, toute vêtue de noir, mais d’un noir qui faisait des étincelles : cuissardes vernissées et veste courte sur polo pailleté d’or ! « Excusez ma tenue qui peut vous paraître ridicule, nous a-t-elle lancé de sa voix enrouée. Mais je sors d’un enregistrement pour une émission télévisée en préparation pour le prochain nouvel an. Les paillettes s’imposaient donc. Et je n’ai pas eu le temps de me changer avant de vous rejoindre ici ! En ce moment, je lance mon livre à travers la France et trouver un moment pour venir vous voir n’était pas évident. Mais j’y tenais. Alors tant pis pour les paillettes ! Je suis si heureuse de vous rejoindre dans cette maison, dans ce quartier qui, à la sortie de la guerre, a incarné la liberté retrouvée pour pas mal de jeunes gens, dont j’étais… Nous avions eu si peur et tellement faim… Là, à Saint-Germain des Prés, nous avons explosé. Nous dressions des barrages de chaises sur la place, sur le boulevard, pour danser et chanter. Ce coin de Paris, nous l’avions annexé et on nous laissait faire. Puis, nous nous sommes assagis… Maintenant, vous savez pourquoi j’aime tant ce quartier, ce café de Flore ! »


Marthe Mercadier vient de publier aux éditions Flammarion un recueil de souvenirs rédigés en collaboration avec Alain Morel et intitulé « Je jubilerai jusqu’à 100 ans ! ». Elle tenait à nous présenter ce livre et, du même coup, son attaché de presse, lequel a souligné que rares étaient les auteurs, les artistes qui agissaient ainsi… Elle parle, regarde, va et vient. Ce n’est bientôt plus elle qui est reçue par Femmes 3000, mais elle qui reçoit Femmes 3000. Des adhérentes l’entourent, veulent une dédicace.  L’une d’entre elles, lui demande de dédicacer ce recueil à « Ploc Ploc »- « Ploc Ploc ? » s’étonne la comédienne, curieuse. – « C’est mon surnom, celui que m’a donné mon mari qui, un jour, me parlant de management et se rendant compte que je n’y comprenais rien, m’a signifié que ça devait faire ‘ploc ploc’ dans ma tête. » - « Pour Ploc Ploc, donc Quel beau nom ! Un nom de comédie ! »

- Un habitué des rendez-vous du Café de Flore, s’avance : « Je suis un homme, un genre peu représenté ici… » - « Vous suffirez, Monsieur, Ah ! Ah ! Ah ! Vous êtes ?... » - « Je suis en poste au ministère de l’Intérieur » - « Au ministère de l’Intérieur ! Ah ! Ah ! Ah ! ».

Une adhérente et admiratrice s’approche à son tour : « Madame, vous avez rajeuni depuis la dernière fois où je vous ai vue jouer ! » - « Je ne fais que ça ! Avant, je jouais la comédie, maintenant, je rajeunis ! ».

Notre Présidente, Line Pierné parvient à lancer dans le micro : « Je suis heureuse, Madame, de vous recevoir, vous qui, sur scène, avez su si bien nous faire rire. » Et, chacune, chacun ayant regagné sa place, Christiane Legrain, formule ce que pense l’assistance : « Après vous avoir vue longtemps dans ‘Au théâtre, ce soir’, on ne peut s’empêcher de se sentir un peu de votre famille. » - « Je ne trouve pas très intéressant d’égrener les diverses étapes de ma carrière. Mais, je le ferai néanmoins, si vous me le demandez », avertit alors Marthe Mercadier.

En fait, c’est la femme qui, au-delà de la comédienne, intéresse Christiane Legrain : « Voici les mots qui, à la lecture de votre livre, m’ont paru être les piliers de votre vie : Résistance, celle qui est entrée dans l’Histoire de notre pays et que vous avez vécue encore adolescente ; Amitié, celle que vous cultivez et qui fait de vous une sorte de Jean-Claude Brialy au féminin ; Engagement, celui pour l’égalité entre les femmes et les hommes, qui vous a conduit à faire partie de l’équipe ministérielle d’Yvette Roudy, celui contre la pauvreté qui vous a amené à créer une association à but humanitaire ; Audace, il en fallait pour devenir productrice de spectacles, soutenir de jeunes talents, faire vivre un théâtre ; Passion, celle du théâtre, lequel vous l’a bien rendu en vous offrant des rendez-vous triomphaux avec le public des milliers de fois ; Féminisme enfin, un féminisme assumé jusque dans votre souhait de mettre au monde et de voir grandir un enfant femme, une ‘petite femelle’, selon votre propre expression. »

Alors, Marthe Mercadier, qui s’était résignée à s’asseoir pour dédicacer des livres, puis écouter Line Pierné et Christiane Legrain, a quitté sa place pour revenir entre les tables, émue par le portrait d’elle que venait d’esquisser Christiane Legrain et manifestement soucieuse de nous faire partager toutes les raisons qui lui font tant aimer la vie. Une comédienne qui se donne à son auditoire, ce ne peut être, en effet qu’une voix et un corps en mouvement !

La Résistance : « Mon père avait organisé un réseau. J’observais. Il m’a dit :’Regarder n’est pas tout. Tu vas faire, toi aussi. Il te faudra exécuter ce qu’on te demandera de façon très précise, mais avec prudence et discrétion’. Mon père misait sur ma candeur pour servir ses desseins. Je suis donc entrée en ‘Résistance’ armée de ma seule innocence. Mon père m’envoyait porter à telle ou telle adresse, tantôt un livre, tantôt un salami, tantôt une enveloppe anodine. Fin 42, ma participation s’est intensifiée dans le rôle d’une petite jeune fille en vacances à la campagne qui, en échange de bons bols d’air, de soupe et de lait, donne un coup de mains aux paysans du coin. Pour remplir les missions dont on me chargeait, j’ai alors su jouer de mon innocence, bardée d’une bonne dose d’insouciance. Cela m’a formée, m’obligeant à plier mon angoisse, ma peur, à une discipline de l’action. Cela a fait de moi une adolescente endurcie. »

Ce n’est probablement pas sans raison que le père de cette adolescente avait senti pouvoir l’entraîner dans l’action. Enfant, à la suite d’une chute lors d’une fête de gymnastique, Marthe Mercadier avait dû passer deux années étendue sur une planche, paralysée, puis reconquérir peu à peu sa motricité, faisant montre alors d’une volonté qui n’avait d’égal que son appétit de vie, de mouvement. La petite fille avait su surmonter l’épreuve du handicap et de la souffrance. La petite fille avait du caractère !

Dans un Paris où elle était revenue suivre des cours de théâtre et poursuivre ses activités clandestines, la jeune Marthe Mercadier a découvert, dans les mois qui ont suivi la libération de la ville, l’horreur des règlements de compte. Elle a vu des « ignominies perpétrées avec la plus aveugle férocité dans l’imbroglio de la vengeance, du mensonge, de l’arbitraire et, parfois, de troubles intérêts […] [Ces ignominies] m’ont appris qu’il était moins difficile de résister face à l’ennemi que contre l’hystérie collective, la petitesse sournoise et la connerie humaine. », peut-on lire dans son recueil de souvenirs.

Dans ce climat d’immédiat après-guerre, on imagine sans peine combien était nécessaire pour les jeunes gens témoins de ces événements, et pour Marthe Marcandier en particulier, l’exutoire de l’exubérante fête germanopratine !

L’amitié : « J’ai quatre-vingt-trois ans et le nombre de mes vrais amis a toujours tenu sur les doigts d’une seule main», écrit-elle. Mais la première de ces amitiés est survenue très tôt dans la vie de la comédienne : au Lycée Marcelin-Berthelot, de Saint-Maur où elle était élève. Un établissement haut de gamme dirigé par un remarquable proviseur, un certain Monsieur Kosciusko-Morizet – « oui, oui, le grand-père ! », insiste-t-elle – Là enseignait les lettres classiques et le latin, un professeur qui venait du Sénégal.  « Sa double culture, son imaginaire, son charisme m’impressionnaient », dit-elle. Ce professeur s’appelait Léopold Sédar Senghor. Il aida l’adolescente à fonder un club de théâtre, où, à l’entendre, s’est ébauché son avenir. « J’éprouvais à ses côtés la sensation que nos chemins pourraient longtemps se côtoyer. L’avenir m’a donné raison.» souligne-t-elle, avant d’ajouter : « Senghor avait deux fils qui sont morts, l’un dans un accident, l’autre d’une maladie. Il m’a dit alors : ‘Je n’ai plus que toi’ ».

Le métier lui a donné le frère qu’elle n’avait pas eu, enfant, étant fille unique. « Cet homme auquel on ose tout dire et qu’on sait mieux connaître que quiconque, ce complice absolu », pour reprendre les mots de la comédienne, a été Francis Blanche. « Cet homme avait trois foyers, c’est-à-dire une épouse et deux poupées d’amour. Il avait donc trois appartements, trois voitures et leur offraient à toutes trois en même temps le même manteau de vison, le même bijou ! J’hallucinais ! Moi qui ai toujours eu horreur des cadeaux d‘un homme dès lors qu’ils me donnent l’impression d’être un moyen de m’acheter ! Il avait le cœur sur la main et la main sur le portefeuille et allait de scène de ménage en scène de ménage, perpétuellement malheureux, insatisfait. Les trois femmes se connaissaient, se saluaient quand elles se croisaient mais, ne se fréquentaient pas. Je vois toujours son fils, Jean-Marie. Ce fils avait commencé de brillantes études de Médecine quand il a été victime d’un accident de voiture. Long coma, amnésie totale… Jean-Marie a dû réapprendre jusqu’à l’alphabet. Il a fallu le reconstruire entièrement. Mais aujourd’hui, il se porte bien. Si son fils ne s’en était pas sorti, je crois que Francis Blanche ne lui aurait pas survécu. Là, j’ai vu mon Francis au fond du gouffre… La grand-mère maternelle de Jean-Marie, donc la belle-mère de Francis Blanche, n’était autre qu’une femme que j’avais connue et admirée dans la Résistance : Thérèse Rébora. Elle faisait le ménage à l’aube à l’hôtel Lutétia, fouillant les tiroirs, les carnets de notes, les corbeilles à papier, les poubelles pour fournir des renseignements à la Résistance. Elle m’avait dit : ‘ Je fais tout ça pour mes petits-enfants, ma petite Marthe, de même qu’après mon service, je fabrique de faux papiers dans l’arrière-boutique d’un bistrot de la Porte de la Chapelle’. 

C’est le métier qui lui a permis également de se lier d’amitié avec Michel Simon. La tragédie qu’avait été l’enfance de ce comédien a bouleversé la jeune Marthe Mercadier : la mère de Michel Simon espérait, voulait une fille et a traité Michel Simon comme s’il en était une : il avait grandi habillé en fille, coiffé de longues anglaises jusqu’à l’âge de 13 ans. En l’écoutant la jeune comédienne découvrait la terrible souffrance de l’enfant Michel Simon soumis à l’autorité délirante et non contrariée de sa mère. De plus, poursuit-elle, « Convaincu de sa laideur, il ne tenta jamais de conquérir qui que ce soitIl n’a trouvé de refuge qu’auprès des prostituées qui lui ont dit :’tu seras chez toi, chez nous. Ce sont elles qui l’ont aidé à sauvegarder un certain équilibre. Puis ses succès au théâtre et au cinéma lui ont permis de s’accepter. Il s’est pris de passion pour les guenons qu’il trouvait plus drôles que les femmes. Il avait l’habitude de déjeuner au restaurant en compagnie de sa guenon, laquelle possédait huit colliers différents, chacun correspondant à un restaurant précis. C’était la guenon qui choisissait le collier du jour, indiquant ainsi à Michel Simon dans quel restaurant elle avait envie de déjeuner. À l’époque où nous jouions « Charmante Soirée », il souffrait terriblement des yeux. J’allais souvent chez lui pour lui faire la lecture. Il me racontait sa douloureuse enfance et nous pleurions. Il habitait en banlieue une maison entourée d’un grand jardin que venaient saccager régulièrement des gens du voisinage… » Les gens n’aiment pas que l’on mène une autre vie qu’eux, a chanté Brassens…

« J’ai eu deux passions, Michel Simon et l’Abbé Pierre !», lance-t-elle.

Elle a connu l’Abbé Pierre à la suite de l’appel de celui-ci lancé sur les ondes en février 1954. Elle l’a soutenu dans ses actions en faveur des laissés pour compte de notre société. Et il a tenu à la décorer lui-même de l’Ordre du Mérite. « Il vivait alors dans une maison de retraite à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Quand je suis arrivée auprès de lui, il avait 40° de fièvre et ne pouvait se lever. Je lui ai dit que la remise de cette décoration pouvait attendre. Mais il n’a pas voulu que je reparte ! ‘Reste pour la nuit. Je serai peut-être mieux demain. Et j’ai passé la nuit auprès de lui pour qu’il puisse me décorer ‘avant de mourir’, comme il l’avait dit lui-même. Je suis, peut-être la seule femme à avoir passer une nuit avec l’Abbé Pierre, » ajoute-t-elle en riant.  – Ce qui doit bien amuser les mânes du célèbre Abbé… !

Outre un frère en Francis Blanche, Marthe Mercadier a trouvé une sœur en Yvette Mallet qui a été un maillon important du staff du festival de Cannes. Yvette Mallet est, aujourd’hui, la marraine d’Alexandre, le petit fils de Marthe Mercadier, après avoir guidé l’entrée dans la vie active de Véronique, la mère d’Alexandre, fille unique de la comédienne.

Bien entendu, au fil du temps, nombre d’autres rencontres, d’autres admirations se sont changées en amitiés, mais, ont sans doute moins marqué la comédienne. À l’exception, peut-être de Pauline Carton ? « Pauline m’a dressée, affirme-t-elle. Je l’ai connue sur mon premier tournage. Nous avions quarante-cinq ans d’écart mais son humour gommait cette différence d’âge.  ‘Quand j’étais jeune j’avais le visage lisse et des robes plissées, maintenant, c’est le contraire’, déclarait-elle. Elle avait écrit ‘Le théâtre en carton’, un livre dont la lecture me pliait en deux de rire dans le métro au point que les gens me demandaient ce qui me rendait aussi hilare !  Milliardaire en Suisse, elle occupait deux étages d’un hôtel donnant sur les Jardins des Tuileries, mais sortait vêtue comme une femme de ménage ! Elle avait conservé une formidable mémoire. Arletty et Sacha Guitry étaient ses admirateurs et ses intimes. J’ai remarqué que Guitry ne faisait rien sans lui demander conseil au préalable, et j’en ai fait autant considérant cette femme comme un phare. C’était quelqu’un d’indéfinissable, mais qu’on ne pouvait qu’écouter ».

Fidèle en amitié, dès l’aube de sa carrière, la jeune Marthe Mercadier rendait régulièrement visite à Arletty et à Sacha Guitry durant la période de leur emprisonnement pour « collaboration avec l’ennemi ». « On a accusé de collaboration des comédiens qui n’avaient fait que ce qu’ils savaient faire pour gagner leur vie, déplore-t-elle. Arletty, elle, avait aimé un Allemand et elle a déclaré aux Juges : ‘Si mon cœur est français, mon cul est international !’. Ces internements ont été brefs, heureusement. J’ai enterré Arletty. J’étais là aussi pour Sacha Guitry. »

L’engagement : Il y a eu l’engagement dans la Résistance dans l’ombre de son père. Puis trente-cinq ans après avoir éprouvé, avec stupeur et dégoût, l’atmosphère délétère régnant sur la période de l’immédiat après-guerre, Marthe Mercadier s’est reprise à espérer être utile ailleurs que sur une scène de théâtre. Vaillant petit soldat chargé de chauffer les salles du candidat à l’élection présidentielle François Mitterand, elle a accepté avec enthousiasme, en 1981, un poste de chargée de mission hors cadre et hiérarchie dans le ministère des Droits de la Femme attribué à Yvette Roudy. Ce qui lui a donné l’occasion, entre autres activités, de s’atteler à la rédaction d’un livre blanc sur la place des femmes dans l’audiovisuel, étendant ses investigations jusque dans les onze autres pays de la Communauté européenne. Un travail considérable dont elle espérait un choc salutaire sur les pratiques et qui, en fait, a été recouvert immédiatement d’un épais et définitif silence.

Amère, Marthe Mercadier a demandé une entrevue à François Mitterrand pour dire qu’elle se retirait. « Faites autre chose !», l’encourage le Président. « De l’humanitaire », lui annonce-t-elle, ce que le Président approuve. Et elle écrit dans ses mémoires : « Voilà comment un grand Président, dont je ne mets pas, d’ailleurs, en cause la sincérité, avorte une révolte. Voilà comment dès lors qu’on pénètre sur des terrains marécageux on peut, en quelques secondes, extirper son pied de la gadoue pour le plonger dans la mélasse ! »

Évoquer ces années d’action humanitaire soulève aujourd’hui encore Marthe Mercadier d’enthousiasme et de colère tour à tour ! Ayant découvert que, dans les hôpitaux, lors de remplacement du matériel usagé par du neuf, on envoyait l’ancien à la casse, un ancien encore en état de marche et qui aurait pu être utile dans nombre de pays, Marthe Mercadier décide de créer une association capable de récupérer ce matériel, de le vérifier, de le réparer si nécessaire, de le démonter puis de le remonter là où il aura été décidé de le transporter. Elle obtient le soutien de Léopold Senghor, de l’Abbé Pierre et de bien d’autres personnalités susceptibles de l’aider à structurer son projet. Elle lance l’Association IFPPF (Information, Formation, Promotion Professionnelle des Femmes), qui sera plus connue sous le nom de « Femmes et Coopération ». « J’obtiens la collaboration bénévole de médecins, de dentistes, d’ingénieurs, le plus souvent en retraite, qui réparent, démontent et remontent le matériel. En huit ans, à partir de nos huit centres de stockage en France, grâce à la compréhension des grands hôpitaux et à un partenariat avec les ONG majeures, nous expédions quelques mille huit cent cinquante tonnes de matériel médical à des centaines de dispensaires, de crèches, d’établissements hospitaliers partout dans le monde, notamment sur le continent africain. Ce sont des années de labeur et d’enthousiasme. Cela reste l’une des périodes les plus formidables de ma vie !

« Et soudain, on me demande : ‘ Madame, où sont les cinq millions ?’, une somme que m’aurait versée le ministère de la Coopération via l’Association « Carrefour et Développement » qui gère depuis deux ans nos expéditions et nos entrepôts et que dirige Yves Challier, l’ancien chef de cabinet de l’ex-ministre Christian Nucci. Ces millions, je n’en ai jamais vu la couleur ! Être accusé de voler son pays est une terrible épreuve ! Les ministères nous coupent les vivres, nos caisses se vident, je dois vendre mes biens personnels pour les renflouer à hauteur d’un million et demi de francs. Les rumeurs vont bon train, les lettres anonymes de menaces aussi. Lors du procès, j’ai refusé l’assistance d’un avocat : ma sincérité d’abord ! J’ai parlé pendant une heure cinquante et le lendemain, le journal le Monde titrait ‘Le rire est entré aux Assises’.

« ‘Madame, où sont les cinq millions ?’… » La voix de Marthe Mercadier vibre encore de colère à l’évocation de cette accusation. Mais, quand on clique sur Internet : « Affaire Carrefour et Développement », elle n’y apparaît qu’en tant que modeste témoin, en tant que quasi « figurante » ! Ainsi le temps rebat les rôles. Mais il ne parvient pas à gommer l’humiliation, la souffrance des individus…

 

L’audace : Revenue à Paris et devenue une élève de Maurice Escande, Marthe Mercadier n’a pas encore dix-sept ans quand elle affronte le public pour la première fois, à l’occasion du gala de fin d’année du cours, programmé à la Chapelle-en-Serval, dans l’Oise pour le 8 mai 1945 ! Maurice Escande y a convié le Tout-Paris de la scène et du journalisme. Les élèves doivent jouer une pièce de Fabien Reigner, « À l’approche d’un soir du monde », montée par Maurice Escande et Jacques Charon.

« Les deux débutantes que sont Micheline Boudet et moi-même, nous tenons, l’une – Micheline Boudet - le rôle de la soubrette de l’héroïne principale, une comtesse, l’autre – moi-même – celui d’une petite paysanne chaussée de sabots qui apporte du lait à la comtesse. Je n’ai que cette scène et quelques répliques. Mais le clac-clac de mes sabots semble plaire au public. Alors je l’accentue et m’éternise sur scène, perturbant le moment d’intimité prévu entre la comtesse et un chevalier. Je me décide enfin à quitter la scène, en continuant de faire claquer mes sabots dans les coulisses. Le public applaudit si fort que, bouleversée, je reviens sur scène pour le remercier : je hurle ‘ Merci ! Merci !’J’envoie des baisers à la salle. On donne l’ordre de me sortir du plateau. Je hurle :’Je n’ai pas voulu les déranger !’ La salle croule sous les rires.

« Le surlendemain, dans le journal ‘Combat’, la critique consacrait quelques lignes à ma ‘prestation’. Et la Directrice du théâtre Saint-Georges, Mary Morgan, qui devait reprendre la pièce, exigeait que je fasse partie de la distribution. C’est ainsi que je me suis vue attribuée d’emblée l’étiquette de ‘fille drôle, un peu foldingue, ne sachant pas toujours tenir sa place’. Mais en même temps, j’étais lancée ! »

« Un peu plus tard, Christian Casadesus, vient au cours de Maurice Escande dans l’espoir d’y trouver une Rosine pour son ‘Barbier de Séville’ afin de remplacer sa jeune première qui vient de le lâcher au moment où il part en tournée avec cette pièce. Mais aucun d’entre nous n’a déjà travaillé le rôle de Rosine. Alors, je m’enhardis : ‘ Moi, Messieurs, je n’ai peut-être pas travaillé ce personnage mais, je connais la pièce par cœur !’- ‘Après tout, je pense qu’elle peut te tirer d’affaire, dit Maurice Escande à Christian Casadesus. Je te présente Marthe Mercadier.’ – ‘Mercadier ? J’ai connu votre grand-père et je l’adorais !’ . Affaire conclue. Voilà, c’est cela la chance !» en déduit la comédienne, sans doute convaincue que la chance sourit aux audacieux…

Marthe Mercadier est devenue une élève du cours René Simon. Dans sa classe : Cécile Aubry, Claude Gensac, Geneviève Page, Michel Bouquet, Jean-Pierre Darras, Robert Hirsh, Robert Hossein, Jean le Poulain, Pierre Mondy, Michel Piccoli, Pierre Trabaud ! Une énumération qui, en cette fin d’année 2011, lève bien des souvenirs dans nos mémoires !

La débutante cherche des emplois, des cachets qui lui permettent de vivre. Elle se présente au Studio d’Essai de la RTF (Radiodiffusion-Télévision française) créé par Pierre Schaeffer. « Après deux heures d’attente dans les couloirs, n’y tenant plus, je pousse la porte du bureau de la Direction et m’insurge. On me remet gentiment à ma place, mais mon culot a plu à Schaeffer qui m’engage pour de petits boulots. Je vais ainsi apprendre l’équilibrage des sons, le maniement des bobines, le montage… […] Et quitte à tout apprendre, je me décide enfin à dire oui aux caméras, esquissant mes premiers pas tant au cinéma qu’à la télévision.» peut-on lire dans son récit.

Au café de Flore, elle nous confie : « Je ne sais pas ce que c’est que le trac. Avoir peur de faire ce qu’on aime le plus au monde, je ne sais pas ce que cela signifie. Je ne me considère pas comme une grande comédienne. Mais j’ai toujours joué avec tout mon cœur, sans me demander si je plaisais ou non. Il est certain que, quand à l’âge de 12 ans, on a fait le guet avec la peur au ventre, après on n’a plus jamais peur. Seul, demeure le problème de rester surpris par le rire du public qui, chaque soir, nous accueille. C’est une des difficultés de notre métier. Mais cette difficulté, je l’aime. »

Marthe Mercadier a imposé d’aller jouer en province. C’était après la millième du « Don d’Adèle », un de ses triomphes, dans le rôle d’une soubrette qui possède des dons de voyance. « J’avais découvert que les Provinciaux étaient vexés de ne voir que les doublures des actrices vedettes parisiennes. Ma doublure était formidable et j’avais imposé qu’elle joue à ma place à l’occasion d’une matinée et d’une soirée. On avait fait ainsi le week-end de ma doublure. Par contre, je ne comprenais pas pourquoi elle aurait été en province et moi, non. On m’opposait la tradition. Je n’ai pas cédé. Et ça a été une expérience formidable : les femmes se faisaient faire des robes pour venir me voir jouer !

Moi, je vais partout, quel que soit le nombre des spectateurs dans la salle ! ».

La passion : C’est celle du théâtre, de la vie du théâtre qu’il s’agisse de l’œuvre qu’il a suscité, des interprètes de l’œuvre, de la rencontre de l’œuvre avec le public. Et cela passe par la découverte de talents nouveaux, des attentes nouvelles du public. Il faut avoir la passion du théâtre pour que puisse sourdre cette sève, ce plaisir, qui circule entre le public et les comédiens. Cette création quotidiennement renouvelée relève de l’urgence. Le spectacle prend ou ne prend pas. Il faut de la passion pour affronter cette urgence jour après jour. Parce qu’elle est habitée par cette passion, Marthe Mercadier ne peut rester longtemps loin du théâtre et des « théatreux, sa famille de cœur »pour reprendre une de ses expressions. De 1945 (Le Barbier de Séville) à 2005 (Tout bascule), elle a joué dans quarante-sept pièces et, par trois fois dans sa carrière, le succès auprès du public a été tel que la pièce est restée à l’affiche assez longtemps pour atteindre les 1000 représentations. Le théâtre et, plus particulièrement, le théâtre de boulevard, lui a apporté autant qu’elle lui a donné. On peut dire la même chose de sa relation au cinéma, d’ailleurs, le septième art lui ayant apporté aussi peu qu’elle lui a donné ! Pourtant, elle a joué dans une cinquantaine de films entre 1951 et 2001 ! Mais elle n’a pas noué de relation d’amour avec le cinéma. Cela a été plutôt une relation pécuniaire. Marthe Mercadier a besoin de l’échange direct avec le public que permet, seul, le théâtre. De plus, elle n’est pas une tragédienne. Et les rôles féminins comiques au cinéma…

Par contre, sa passion du théâtre et des comédiens l’a incitée très tôt à être attentive, à la fois aux auteurs et au talent de leurs interprètes, les acteurs. Elle s’est montrée, très tôt, désireuse de soutenir les projets les plus audacieux, les plus novateurs qui faisaient vibrer en elle cette passion du théâtre. 

Elle écrit : « Produire ! S’il existe un verbe qui rime avec ‘délire’, c’est bien celui-là. Au théâtre, comme au cinéma, puisque j’ai cassé ma tirelire dans ces deux domaines, je n’aurais jamais entendu les raisons de mon cœur si j’avais écouté les lois de la raison. » C’est donc bien sa passion du théâtre qui l’a entraînée à dépasser son rôle d’interprète, de comédienne. Molière aurait aimé la passion de Marthe Mercadier.

Revenons à ses souvenirs mis en pages : fière d’avoir promu des inconnus qui s’appelaient Claude Faraldo, Christopher Frank, Jean-Claude Grumbert, Victor Haïm, Jeannine Worms, elle relate : « J’ai monté leurs pièces sans perdre d’argent dans des lieux aussi prestigieux et différents que l’Athénée, la Gaîté-Montparnasse et le Studio des Champs-Élysées. Cela relevait déjà de l’exploit. »

Mais sa passion du théâtre a croisé le destin du théâtre du Vieux Colombier. « Il pleuvait à l’intérieur. J’en ai pris les commandes. Sans une once de subvention. Les poches vides mais des idées plein la tête, nous avons ouvert l’univers théâtreux à toutes sortes d’activités festives, artistiques, culturelles. Nous avons organisé un festival pop-jazz, des déjeuners musicaux, un cycle de conférences conclu par Henri de Montfred et même des présentations de mode, dont la première collection haute couture de Paco Rabanne ! Nous avons limité le prix des places afin d’attirer un public jeune. Nous nous sommes efforcés d’adapter les horaires aux attentes du public en démultipliant les représentations, allant jusqu’à donner cinq spectacles quotidiens de nature différente… C’est là qu’ont fait leurs premiers pas de comédiens Béatrice Agenin, André Dussolier, Pascal Légitimus, Coline Serreau… J’en ai lancé tellement… Produire des inconnus m’a coûté une fortune. Nous faisions salles combles, mais au bout de trois ans les caisses étaient toujours vides. C’est alors qu’une inspection des services d’Hygiène et de Sécurité de la ville m’impose des travaux de mise aux normes et d’étanchéité que le ministère de la Culture refuse de prendre en charge, même partiellement. J’ai dû vendre mes deux résidences, la parisienne et la bordelaise, pour régler les dernières dettes. Je suis partie sans avoir pu monter ‘La ville qui avait toujours faim’ avec en vedette, Bourvil, payé au minimum syndical… »

C’est le cinéma qui lui permettra de se « refaire » - très partiellement ! -, quelques années plus tard, avec le succès commercial de « Et la tendresse ?... bordel ! », film tourné avec un petit budget et presqu’entièrement dans l’appartement de la comédienne, laquelle a participé au financement et au tournage. Parmi les interprètes de cette comédie douce-amère, outre Marthe Mercadier, on retiendra Evelyne Dress, Jean-Luc Bideau et Bernard Giraudeau, acteur novice encore !

Le Féminisme : « L’indépendance, dans une société sous dictature masculine, c’est d’abord l’indépendance des femmes. Une certitude, elle ne s’acquiert qu’avec l’autonomie pécuniaire, écrit-elle. J’ai gagné ma vie dès l’âge de 16 ans et je me bats encore chaque fin de mois pour ne dépendre de personne. »

« Choisir sa voie et ses combats, cela relève du célibat, écrit-elle encore. Au fil des années, j’ai vu les femmes, ou plutôt certaines femmes, acquérir le droit de vote, la possibilité de faire des études, l’accès à des professions stupidement cataloguées ‘masculines’, la liberté de divorcer, de prendre la pilule et même d’avorter. J’ai vu tout cela y compris l’indispensabilité de l’autonomie pécuniaire. Mais j’ai sempiternellement constaté qu’une fois ‘baguées’ toutes ces avancées redevenaient, pour elles, des impasses. […] Non seulement elles perdent leur nom, mais aussi un peu de leur raison, puisqu’elles finissent par s’enorgueillir d’appartenir à l’autre.[…] Moi, tout m’a toujours concernée et je n’ai jamais pensé qu’être une femme, c’était avoir un homme. A fortiori un mari. »

Pour Marthe Mercadier, le féminisme est d’abord une manière d’être soi quand on est né femme ; une manière qui passe par le respect de soi, l’acceptation de soi et le goût de soi.  Sans confiance en soi, comment, en effet, affronter les autres ! Et comment se projeter dans l’avenir ! En bref, pour la comédienne, le féminisme c’est de la self défense ! Ce qui est plutôt bien vu.

Quand vous aurez lu « Je jubilerai jusqu’à 100 ans ! », qui parcourt à vive allure soixante années de « théâtre de boulevard » et de « cinéma du dimanche », vous aurez compris qu’il y a des personnes qui prennent de l’âge mais qui ne vieillissent pas, qui ne vieilliront jamais et que Marthe Mercadier est l’une d’entre elles.

Il y a beaucoup de joie dans ces pages, beaucoup de moments de jubilation. Des moments qui ne sont pas donnés d’emblée, par hasard, mais qui sont toujours l’aboutissement d’un travail, d’un engagement, d’un entraînement. Marthe Mercadier accède à la joie à travers une discipline de vie qu’elle impose tant à son corps qu’à son esprit et, peut-être, aujourd’hui, davantage à son corps qu’à son esprit ! Vous découvrirez ainsi quelques règles que la comédienne suit assidûment, et plus particulièrement l’une d’entre elles, vrai rituel spartiate, que cette grande partageuse livre volontiers : il s’agit du bain de siège glacé. Marthe Mercadier a d’ailleurs pris soin d’en donner précisément la recette, celle que lui a transmise Gaby Morlay, celle-là même que suivait Marlène Dietrich, celle qu’essaya, en vain, de diffuser Rika Zaraï !

Les adhérentes de Femmes 3000 qui pratiquent déjà cette méthode de conservation de leur bonne forme sont-elles nombreuses ? J’aimerais le savoir… J’ai toujours rêvé de finir dans la peau d’une vieille dame indigne. Mais s’il faut, pour cela, prendre des bains de siège glacé…

Monique RAIKOVIC

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