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31/01/2011

« Ce que soulève la jupe et cache le pantalon ! Ou la femme, le corps et les vêtements ». L'analyse de Christine BARD, professeure d'histoire à l'université d'Angers

Professeure d’Histoire à l’université d’Angers (CERHIO/Centre d’Histoire de Sciences Po) Christine Bard s’intéresse tout particulièrement aux mouvements féministes européens et nord-américains. Ses travaux l’ont amenée à réfléchir à la symbolique dont a toujours été chargé le pantalon. Il en est résulté Une histoire politique du pantalon, ouvrage paru aux éditions du Seuil en août 2010.

Christine BARD était l’invitée du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 le 5 octobre 2010, animé par Christiane DEGRAIN. Elle est intervenue sur le thème :

« Ce que soulève la jupe… et cache le pantalon
Ou la femme, le corps et les vêtements »
 

Nous publions ci-dessous le compte-rendu de la soirée, rédigé par Monique RAIKOVIC.

 Christine BARDCette Histoire politique du pantalon ne pouvait laisser indifférentes les adhérentes de Femmes 3000. Aussi, désireuses de découvrir et l’auteure et son livre, sont-elles venues nombreuses au rendez-vous du café de Flore du 5 octobre 2010 dont Christine Bard était l’invitée ! 

« Je ne suis pas une historienne de la mode, mais du féminisme, a tenu à préciser d’emblée Christine Bard. Tout au long de mes recherches sur les mouvements féministes et antiféministes dans nos sociétés occidentales, j’ai pu vérifier que la lente appropriation du pantalon par les femmes allait de pair avec leur difficile accession à une autonomie de décision comparable à celle des hommes. Et le pantalon m’a paru être un marqueur fiable du rôle du genre dans l’organisation sociale, mais la jupe également », explique-t-elle, avant d’ajouter qu’elle ne souhaite pas nous raconter « Il était une fois, le pantalon » sous prétexte de nous présenter son livre. Elle préfère nous faire partager son approche des habitudes vestimentaires dans la France d’aujourd’hui, habitudes qu’elle analyse en fonction de l’histoire de ces deux marqueurs du genre que sont la jupe et le pantalon.


On ne vous a pas appris cela à l’école !

D’une voix posée, cette historienne confie à son auditoire un véritable scoop ! : « Nous sommes nombreuses, ici, ce soir, à porter un pantalon, donc à être hors la loi ! affirme-t-elle. Car, le 7 novembre 1800, une ordonnance de la Préfecture de police de Paris a interdit aux femmes le port des habits de l’autre sexe. Et, jamais, cette mesure n’a été abrogée ! » souligne-t- elle

« Cette ordonnance de 1800 venait préciser, en fait, une ordonnance du 8 brumaire an II (29 octobre 1793). Il y était dit que toute femme désirant s’habiller en homme devait se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation. Cette autorisation était accordée à quelques femmes obligées d’exercer un métier d’homme (charpentier, par exemple) et à quelques autres en raison d’une anomalie physique (femme à barbe, par exemple). ‘Toute femme trouvée travestie, qui ne se sera pas conformée aux dispositions des articles précédents, sera arrêtée et conduite à la Préfecture de police.’est-il écrit. Au XIXème et au XXème siècle, cette ordonnance demeure applicable. Deux circulaires, la première parue en 1892, la seconde en 1909, sont venues ajouter ‘les femmes croisées dans la rue, mais tenant le guidon d’une bicyclette ou les rênes d’un cheval’, à la liste des femmes portant un pantalon que les agents de police doivent laisser circuler librement. Au XXIème siècle, cette ordonnance existe toujours ! Elle est seulement tombée en désuétude !

« En 1887, les députés avaient été saisis d’une première demande d’abrogation de l’ordonnance de 1800 formulée par une féministe : Marie-Rose Astié de Valsayre. Ils la classèrent sans suite. La désuétude ne pouvant se confondre avec la suppression, en 1969 [donc au lendemain des événements de 1968], et parce qu’il revenait au Conseil municipal de Paris de demander à sa tutelle, le préfet de police de Paris, de défaire ce qui avait été fait en l’an IX de la République, un conseiller municipal de Paris adressait à Maurice Grimaud, alors au préfet de police de Paris, une demande dans ce sens concernant la fameuse ordonnance. Mais Maurice Grimaud, généralement, plutôt bien disposé à l’égard des femmes, refusa de donner suite. En 2004, Jean-Yves Hugon, député de l’Indre, pays de Georges Sand, demandait ‘l’abrogation de la loi interdisant aux femmes de porter le pantalon’, alors qu’il ne s’agissait pas d’une loi, mais d’une ordonnance, ce que personne ne releva. Le Gouvernement fit savoir que le caractère désuet de l’ordonnance suffisait ! »

 

Un texte scandaleux perçu comme un poisson d’avril !

« Enfin, le 1er avril 2010, un groupe de députés radicaux de gauche et apparentés (dix députés, parmi lesquels cinq femmes) ont relancé le débat. Leur proposition est une demande de ‘délégifération’ sur deux chantiers qu’ils qualifient avec humour de ‘prioritaires’ : l’un de ces deux chantiers concerne ‘les dispositions sur la loi du 26 brumaire an VIII [sic]’, qui précisent que ‘toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation’… Pour leur poisson d’avril, les parlementaires sont allés un peu vite en besogne en demandant l’abrogation d’une loi qui n’existe pas ! De plus, ils se sont trompés sur la date de l’ordonnance ! » Et la désuète ordonnance perdure, comme une épée de Damoclès rouillée au-dessus des femmes en pantalon qui ignorent tout de son existence, tout comme les agents de police dont les représentantes féminines portent ce vêtement !

Ce récit a plus amusé qu’inquiété l’auditoire de Christine Bard. Et pourtant, il y aurait beaucoup à dire sur la persistance de cette ordonnance jamais réactivée mais jamais éliminée non plus...

 

Les années 1970, triomphe du jeans et du Féminisme

« Les années 1970 ont été une période de grande libération, relève Christine Bard. Le jean vêtement pionnier venu des États-Unis a favorisé le développement d’une mode unisexe. Les frous-frous ont disparu parallèlement à une montée en force du Féminisme.

Puis s’est produite une réaction qui s’est traduite sur le plan vestimentaire par un retour des frous-frous dans les années 90. Enfin, dans les années 2000 sont apparus les minishorts [lesquels sont quand même des vêtements bifides fermés ! Se reporter au sens de cette définition dans la rubrique « à savoir »]. On assiste à une érotisation du corps, du corps féminin bien davantage que du corps masculin. Les dessous qu’on ne trouvait que dans les boutiques de Pigalle inspirent les lingeries des boutiques les plus banales. On a vendu cette mode aux jeunes filles en leur parlant de pouvoir sexuel. Madona a surfé sur cette vague. En tant qu’historienne, ce mouvement d’hypersexualité m’apparaît plutôt comme une régression. » Faut-il voir là, une réactivation jusqu’à la caricature des codes de l’hétérosexualité ? Pas si simple. D’ailleurs le port du pantalon progresse inexorablement, un pantalon de plus en plus fait pour séduire. Et le port de la jupe se maintient. La mode est de plus en plus éclectique. Et le vêtement reste un marqueur social.

« Aujourd’hui, ce sont tous les éléments du costume masculin qui ont été investis par les femmes, lesquelles n’utilisent pas indifféremment une jupe ou un pantalon, constate Christine Bard. Elles savent que selon qu’elles auront choisi une jupe ou un pantalon, elles ne seront pas perçues de la même manière dans bien des circonstances. Derrière ce choix, se profile indubitablement une stratégie de séduction. Et la plupart d’entre elles considèrent que le port du pantalon met davantage l’accent sur la part professionnelle de leur personnalité. D’ailleurs, en France, dans le monde du travail, le pantalon ne pose plus guère de problème, même si certains employeurs l’interdisent encore dans des postes qui impliquent une relation avec la clientèle. Ainsi, les femmes de ménage dans les palaces, sont-elles priées de ne pas venir travailler en pantalon… »

« D’autre part, il existe des pays où le port du pantalon est toujours interdit aux femmes, tient à rappeler Christine Bard. Au Soudan, souvenez-vous : en 2009, la féministe Loubna Ahmedal-Hussein a attiré l’attention du monde entier sur les 40 coups de fouet qui, dans son pays, punissent la femme portant un pantalon, tenue jugée indécente par les tribunaux qui appliquent un Code pénal d’inspiration islamique ! »

 

Quand la jupe devient à son tour signe de résistance

flore Bristol octobre 2010 012Alors que, dans notre pays, il semble que ce soit le port de la jupe qui devienne difficile dans certains milieux où persiste une prédominance masculine, notamment dans les banlieues à forte présence maghrébine : « Mais, ce mouvement, très marqué dans les quartiers difficiles, se retrouve ailleurs, dans toutes les situations de mixité où les jeunes filles sont en minorité », note Christine Bard, qui expliquent : « Elles cherchent à minimiser leur féminité pour ne pas entamer leur réputation, pour être conformes aux attentes de leur groupe quand la fille en jupe, comme, hier, la fille en pantalon, y a mauvaise réputation. En Bretagne, dans un lycée privé agricole, où toutes les filles, minoritaires dans cet établissement, portaient continuellement le pantalon, il a été décidé en 2006 qu’une fois par an la jupe serait à l’honneur. Mais un seul des garçons a décidé de venir en jupe, souligne-t-elle ! La nécessité de créer un événement incitant à réfléchir sur la signification d’un choix vestimentaire montre combien, dans certaines situations, s’il conserve bien un caractère protecteur, le pantalon n’a plus rien d’émancipateur. »

« Dans les banlieues, les jeunes filles qui ont vu leurs libertés se restreindre au cours des dernières années, ont trouvé un porte-parole dans l’association Ni Putes Ni Soumises qui a médiatisé cette situation en soulignant d’emblée l’importance du code vestimentaire imposé aux filles. Sur le site de l’association fondée en 2003, s’affiche un nouveau droit : le ‘droit à la féminité’, faisant de la jupe, le vêtement de la résistance ! Car pour ces jeunes filles et jeunes femmes, souvent d’origine maghrébine, le pantalon aujourd’hui, présente des similitudes avec le voile ! En 2009, le film ‘La Journée de la jupe’, avec Isabelle Adjani dans le rôle d’une enseignante en jupe, a porté ce problème à l’écran. »

Ces jeunes filles, ces jeunes femmes, ne font que revendiquer la possibilité d’exprimer librement et naturellement une féminité qui n’est plus perçue comme un marquage social, mais comme l’essence d’un être.

 

La femme en politique (et) en pantalon

Et les femmes politiques, toujours sous les projecteurs des médias, comment construisent-elles leur apparence, comment s’arrangent-elles de leur féminité ?

« Elles font des choix prudents, estime Christine Bard. En 1976, quand elle avait pris l’initiative de porter un pantalon, Alice Saunier-Seïté, secrétaire d’État puis ministre des Universités, avait fait scandale lors de sa présentation officielle, salon Murat, lorsque le Premier ministre Jacques Chirac, stupéfait, l’avait découverte en pantalon. Dans les années 80, les femmes politiques cherchaient plutôt à paraître neutres, à s’effacer. Ainsi, occupant le poste symbolique de ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy se montre toujours vêtue d’un tailleur. En 2002, une femme, Michèle Alliot-Marie, devient ministre de la Défense et son pantalon passe très bien. Sportive, elle porte avec aisance des tenues masculines. Depuis, le pantalon est devenu la tenue favorite de la plupart des femmes ministres ».

« Plus près de nous, néanmoins, Ségolène Royal et Rachida Dati jouent la carte de la séduction et de la jupe. Je n’ai pas l’impression que cela leur réussisse. Je pense que cette carte demeure difficile à jouer pour des femmes politiques, surtout vis-à-vis des femmes ordinaires qui ne peuvent se reconnaître dans leur image. En matière d’image, la situation entre les hommes et les femmes politiques n’est pas symétrique, l’apparence des femmes politiques étant beaucoup plus sévèrement jugée que celle des hommes politiques, un problème que ne contribue pas à résoudre le développement d’une politique - spectacle ! »

Puisque les femmes qui participent au pouvoir législatif et au pouvoir exécutif ainsi qu’au maintien de l’ordre portent le pantalon, pourquoi l’ordonnance de 1800 est-elle maintenue ?...  Alors que des hommes commencent à revendiquer le droit de ne pas porter de pantalon, de préférer la jupe à ce vêtement !

 

Des hommes en jupe ?

« Voilà plusieurs années que, sur Internet, cette revendication grossit, le premier site militant datant de 2004, indique Christine Bard. Une association Hommes en jupe s’est constituée en 2007. Dans les argumentaires qui viennent soutenir cette innovation vestimentaire considérable, il est rendu hommage aux luttes passées des femmes pour porter le pantalon. Certes, on ne croise pas d’hommes en jupe à tous les coins de rue ! Aujourd’hui, dans notre pays, ce vêtement reste difficile à porter pour un homme. Cela peut s’avérer dangereux pour lui ! Par ailleurs, un homme en jupe est considéré comme efféminé et la jupe pour homme renvoie au concept d’homosexualité masculine [Comme le port du pantalon a longtemps renvoyé au concept d’homosexualité féminine et ce d’autant plus aisément que les plus « pittoresques » des féministes ont souvent fait état de leur homosexualité]. Néanmoins, la jupe pour homme, médiatisée à l’occasion de la présentation de la collection de Jean Paul Gaultier en 1985, assimilée à un look gai, s’hétérosexualise déjà, poursuit Christine Bard qui rappelle que l’histoire et la géographie attestent la fréquence et le diversité des vêtements ouverts pour hommes, tel le kilt des Écossais, indiscutablement viril ».  Et elle insiste : « L’Histoire montre combien étaient infondées les craintes d’indifférenciation des sexes qui faisait obstacle à la mixité du pantalon. Le pantalon a pu se décliner au féminin. Pourquoi la jupe ne pourrait-elle pas aussi devenir mixte ? »

En bref, jupe et pantalon continuent à signifier bien davantage qu’il n’y paraît sur le comportement des groupes humains qui constituent nos sociétés et sur l’importance accordée par ces groupes au genre. Et Christine Bard de conclure ainsi son livre, passionnante analyse du sens politique inhérent au langage vestimentaire : « Le travail de subversion des normes de genre fera-t-il éclater ou changer les normes ? Ne s’agit-il que d’une résistance ? Le pantalon quand la jupe est obligatoire ? La jupe quand le pantalon est imposé ? Les hommes en jupe feront-ils plus souvent la vaisselle et un peu moins la guerre ? Nous savons depuis longtemps que l’habit ne fait pas le moine’ et il paraîtra naïf à certains d’espérer de tels changements. Ce serait oublier que le dicton rend un hommage involontaire à la puissance du verbe vestimentaire ».

Monique RAIKOVIC

 

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